La croissance verte est-elle possible ?

Paru dans l’ouvrage collectif « Les chemins de la transition. Pour en finir avec ce vieux monde… »  coordonné par Dominique Méda, David Flacher et Thomas Coutrot 1

La persistance d’une crise, révélée en 1973 avec le premier choc pétrolier, la fin de taux de croissance élevés en Occident, l’intensification des crises écologiques, ont amené les politiques à compléter la croissance avec des épithètes : endogène, durable, soutenable, saine, sélective, verte… Cette diversité sémantique renvoie à des registres souvent éloignés des travaux des économistes, qui ont un objectif souvent performatif.2  La croissance n’est plus une condition suffisante pour résoudre à la fois la question sociale et la question écologique. Parmi ces expressions, la croissance verte est celle qui a le plus de succès mais n’est-elle pas un oxymore et sinon quelles conditions devrait-elle respecter pour être possible ?

De la croissance et des économistes.

Les premiers travaux sur la dynamique de la croissance de Domar (1942) et d’Harrod (1947) ont montré son instabilité intrinsèque. Elle n’assure pas automatiquement le plein emploi. Pour simplifier, la concomitance entre la dynamique de croissance de la population active, des capacités de production et celle des revenus est difficile. Par la suite, Solow a développé un modèle canonique néo-classique (1956) qui a permis d’expliquer la croissance élevée des trente glorieuses, en faisant du capital, une variable flexible, à travers l’investissement.3 Face au ralentissement de la croissance, durant les années 80, Romer, Lucas, et Barro ont développé des modèles de croissance endogène pour expliciter les conditions nécessaires à celle-ci, et expliquer les différences de niveau de croissance entre pays. Par exemple, si en 1913 le PIB argentin était de 70 % supérieur à celui de l’Espagne, en 2000, c’était un rapport inversé de 50 %. Les écarts sont encore plus importants si nous comparons la Corée du Sud à un pays d’Afrique subsaharienne.

La première crise pétrolière de 1973 a été souvent interprétée comme un choc extérieur, or la hausse brutale du prix du pétrole n’a fait que révéler une crise latente. La baisse de la productivité a commencé dès la fin des années 60 et le prix du pétrole était auparavant sous- évalué, comme de nombreuses autres ressources naturelles. Le club de Rome dans son rapport de 1972 « The limits to growth » avait pourtant alerté sur les limites de notre modèle de développement. Hormis les prévisions démographiques, les autres résultats sont toujours valides 30 ans plus tard.4 La crise financière de 2007 a aussi occulté la hausse des prix des matières premières,5 laquelle qui comme en 1973 n’a fait que révéler la crise intrinsèque de notre modèle.6 Ces deux évènements devraient amener les économistes à revoir le concept de capital. Il est dépendant des ressources naturelles et de l’énergie nécessaire à sa production.

D’autres auteurs utilisent le terme de croissance durable ou soutenable pour tenir compte de la contrainte environnementale. En faisant cela, ils affaiblissent la notion originelle de développement soutenable (sustainable development), définie en 1987 dans le rapport Bruntland, préparatoire au premier Sommet de la terre de Rio de 1992. Alors que le développement soutenable doit permettre l’équilibre entre la sphère économique, sociale et écologique, la croissance durable assure la prééminence de la sphère économique. La croissance est une notion quantitative, celle du PIB alors que le développement est une notion qualitative, incluant la justice sociale, la qualité de la vie, le niveau d’égalité… La croissance soutenable ne tient compte que de l’aspect normatif du sustainable development, celui de pourvoir aux besoins d’aujourd’hui sans compromettre les possibilités des générations futures d’en faire autant. Tous les aspects qualitatifs sont négligés. Cette approche peut amener à des synthèses entre des modèles néo-classiques et d’économie écologique,7 sans aborder la dimension politique et qualitative de ce type de croissance. Sustainable est un terme dont la traduction alimente une autre confusion entre la notion de durabilité et celle de soutenabilité. La durabilité renvoie à la notion de prolongation d’un modèle de croissance ou de développement alors que la soutenabilité renvoie à la capacité de charge d’un écosystème. La croissance durable de facto est un pléonasme.

Avant d’aborder les liens entre sphère économique et écologique, nous pouvons rappeler que la croissance n’a pas permis de résoudre la question sociale. Le chômage a, par exemple, entre 1975 et 2009, augmenté en France de 275% alors que le PIB a plus que doublé sur la même période. Sans insister sur ce point, le principal argument avancé est de dire que la croissance a été insuffisante pour pouvoir continuer les conquêtes sociales des trente glorieuses et aujourd’hui pour les préserver, ou les élargir à l’ensemble de l’humanité.

L’épithète le plus souvent utilisé est vert et l’expression la plus courante, celle de croissance verte. Il existe une sorte de fétichisme du mot croissance qui permet d’éviter certains débats de fond quand cela ne permet pas de faire du greenwashing, de l’éco-blanchiment. Elle pose de manière générale un postulat de base, l’absence de contrainte sur le capital, soit parce que de nouvelles ressources naturelles seront découvertes, soit parce que le progrès technique, scientifique permettra toujours de trouver des alternatives. Un postulat complémentaire est souvent ajouté, celui que laisser faire le marché ou le conditionner faiblement par des mesures incitatives, suffirait. La croissance verte apparaît alors être la solution miracle. Elle est difficile à définir car elle est déclinée sous de nombreuses variantes. Parfois, on parle de New Green Deal. Dans sa forme la plus progressive, la logique générale est la suivante : Les nombreux investissements qu’elle impliquerait, permettraient une nouvelle relance de type keynésienne, de réduire les inégalités et de régler simultanément les crises écologiques.

Nous allons détailler les différents défis que devraient affronter une croissance verte pour ne pas devenir un oxymore.

Le dérèglement climatique oblige à agir immédiatement et modifier notre modèle de développement.

L’économiste Nicholas Stern dans un rapport éponyme sur l’économie du changement climatique, en 2006, est le premier économiste à mesurer l’impact d’une inaction politique contre le dérèglement climatique. À l’époque, il aurait suffit d’investir 1 % du PIB d’ici 2050 pour stabiliser dans l’atmosphère les gaz à effet de serre (GES) à 500-550 particules par million (ppm) équivalent CO28 pour atténuer fortement les effets du changement climatique sinon nous risquerions une récession jusqu’à 25 % du PIB mondial. Les bénéfices d’une action forte et rapide dépassent largement les coûts mais tout retard entraînera une hausse plus que proportionnelle de ceux-ci, à cause de l’irréversibilité de certains effets et de l’inertie des phénomènes thermodynamiques. Le quatrième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de 2007 a montré que le niveau actuel du stock de GES dans l’atmosphère est d’environ 430 ppm, contre seulement 300 ppm avant la révolution industrielle. Ce niveau de concentration a d’ores et déjà provoqué un réchauffement de 0,74° Celsius entre 1906 et 2005 et va entraîner un réchauffement supplémentaire d’au moins un autre demi degré au cours des prochaines décennies.9 L’échec de la négociation de Cancùn et les derniers résultats scientifiques rendent aujourd’hui ces hypothèses dépassées et nécessitent des politiques encore plus ambitieuses. Le dernier rapport du GIEC a clairement présenté les enjeux et réévalué l’impact des GES. Un niveau de 550 ppm est déjà aujourd’hui trop risqué.10 Les dernières statistiques sur les températures sont catastrophiques. Le bulletin climatique mondial11 de juin 2010, émis par le National Climatic Data Center, a montré que la température moyenne du premier semestre de 2010 a battu le record de la température moyenne globale combinée des océans et des continents, (0,68°C au dessus de la moyenne centennale contre 0,66°C en 1998).

Pour mieux comprendre l’enjeu, nous pouvons utiliser l’équation de Kaya ou de Ehrlich qui met en relation l’émission des gaz à effet de serre et leurs sources principales, l’intensité en carbone de notre modèle énergétique, l’intensité énergétique de notre modèle de croissance, la richesse moyenne par habitant et la population mondiale : émission de GES = intensité énergétique * intensité carbone * richesse par habitant * population

La population mondiale devrait augmenter de 50 % par rapport à 2000 pour atteindre 9 milliards d’habitants en 2050. Par ailleurs, le GIEC recommande une division par 3 des GES pour éviter un emballement climatique. Ces deux paramètres fixés, nous pouvons calculer les objectifs nécessaires de gains en intensité pour un niveau croissance donnée.

Entre 2000 et 2010, malgré une croissance faible par habitant (0,24 % par an), les GES ont fortement augmenté (40%), bien plus que la population (17 %) car il n’y a pas eu d’amélioration de l’intensité carbone et énergétique. Pour 2050, l’effort à faire pour éviter un emballement climatique oblige nos économies à atteindre des niveaux de performances technologique record pour rattraper le retard pris au début du XXIème siècle. Dans le cas où la richesse moyenne par habitant croîtrait de 2 % par an pour permettre une réduction des inégalités, il faudrait sur la même période réduire de 77 % l’intensité en CO2 de l’énergie produite et de 64 % l’intensité énergétique de la production. Si les gains ne se réalisent pas, nous entrons dans une ère incertaine de dérèglements climatiques qui entraîneront mécaniquement une baisse de la croissance, voir dans le pire des cas de la population (sécheresses, inondations, maladies tropicales, guerres…). Or, aucun modèle de croissance verte n’intègre ces objectifs macro-économiques et jusqu’à présent aucune technologie n’a pu parvenir aux objectifs nécessaires ! Nous fonçons donc droit dans le mur si nous ne réduisons pas notre consommation d’énergie et de ressources naturelles en volume.

La nécessaire déconnexion entre la nature monétaire et la nature énergétique de la croissance.

La réduction de l’empreinte écologique, celle de la consommation de ressources naturelles non renouvelables sont devenues aujourd’hui une condition nécessaire et indispensable pour éviter un contrôle autoritaire de cette raréfaction des ressources.12 Au paragraphe précédent, nous avons montré la nécessité de déconnecter volontairement la nature monétaire de la croissance exprimée à travers le PIB de sa nature énergétique.13 L’équation de Kaya peut se résoudre par une chute brutale du PIB en cas d’impossibilité de produire. La récession de 2009 a mécaniquement mais temporairement provoqué une décroissance des GES. Outre les conséquences économiques du dérèglement climatique, la raréfaction des ressources non renouvelables, la baisse des rendements des produits agricoles posent aujourd’hui la question de la capacité de produire le volume demandé de biens.

Depuis les débuts de la révolution industrielle, la croissance a pu être élevé uniquement parce que l’énergie était facilement accessible et à faible coût. De Smith à Marx, les auteurs classiques ont sous-estimé l’impact de ce facteur de production et souvent, il a été confondu avec celui de capital. Les théoriciens de la valeur travail considéraient le capital comme du travail mort, c’est-à-dire le travail incorporé nécessaire à la production du capital. Mais le capital nécessite de l’énergie et des matières premières, non réductible à du travail. Parmi les sources d’énergie, le pétrole a joué un rôle important, de part ses propriétés physiques et son accessibilité. Or, le stock de pétrole est limité, ce qui fait de cette ressource, une donnée stratégique et un enjeu de la géopolitique mondiale. Le géophysicien américain Marion King Hubbert est le premier à exprimer cette idée en 1956 à travers le pic qu’il porte son nom. La production de pétrole passe par un maximum puis décroit rapidement. Au EU, ce maximum a été atteint en 1971. Aujourd’hui, l’Agence Internationale de l’Énergie déclare que le pic pétrolier s’est réalisé en 2006. La production de pétrole brut se stabilise plus ou moins autour de 68-69 Mb/j (millions de barils par jour) à l’horizon 2020, mais ne dépassera plus jamais le niveau record de 70 Mb/j, atteint en 200614. De plus, la production d’énergie est confrontée au paradoxe que l’économiste anglais William Stanley Jevons avait montré en 1865 à propos de la consommation de charbon. Plus les technologies s’améliorent, plus une ressource est employée efficacement, plus la consommation totale de cette ressource augmente au lieu de diminuer. Ce paradoxe implique que l’introduction de technologies plus efficaces en matière d’énergie peut augmenter la consommation totale de l’énergie. L’amélioration de l’efficacité énergétique entraîne une augmentation du volume d’énergie consommée. Ce paradoxe ne l’est pas tant.

L’amélioration de la productivité du travail n’a pas entraîné une diminution de la production. Elle a permis de dégager de la main d’œuvre pour d’autres productions. C’est la même chose avec l’énergie. Une autre forme de greenwashing apparaît, celle de la solution miracle du nucléaire comme le préconise Jean-Marc Jancovici. Elle permettrait à la fois de résoudre la question climatique avec une diminution des GES et la diminution des stocks de pétrole disponibles. Nous passerions de l’ère du pétrole à celle de l’électricité. Or, la production mondiale d’électricité est d’environ 18 235 Twh et si elle était uniquement assurée par du nucléaire, il faudrait immédiatement construire 1 500 réacteurs, ce qui même si nous écartons le risque inhérent à cette technologie, est matériellement impossible.15

De manière générale, le paradoxe de Jevons nous rappelle la malédiction de l’effet rebond qui est « l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques. »16 La décroissance de l’empreinte écologique ne peut se limiter à la recherche d’amélioration mais doit aussi inclure une réduction du volume global des ressources utilisées. Concernant l’énergie, il faut également avoir un taux de retour énergétique, le rapport entre l’énergie utilisable et l’énergie dépensée supérieur à 1 pour éviter le cannibalisme énergétique. Ce terme utilisé pour la première fois par J.M. Pearce désigne le phénomène qui survient lorsque la croissance rapide d’un système énergétique « crée un besoin en énergie qui utilise ou cannibalise l’énergie des centrales ou installations de production d’énergie existantes. », lorsque la production d’un joule d’énergie nécessite plus d’un joule consommé. Tous les modèles de croissance sont intrinsèquement incapables d’intégrer cette problématique car leurs fondements micro-économiques ne peuvent pas intégrer les effets rétroactifs du paradoxe de Jevons et ne tiennent pas compte du stock limité des ressources naturelles.17 Ainsi, la hausse du prix que nous constatons depuis 2007 révèle bien leur raréfaction inéluctable.18

La crise oubliée de la biodiversité.

La protection de la biodiversité est aujourd’hui une question politique majeure, maintenant que nous sommes entrés dans la sixième vague d’extermination des espèces animales et végétales. Elle est totalement ignorée des politiques de croissance verte car cette crise renvoie à un problème d’incertitude radicale, bien plus grande que pour les changements climatiques. Il est en effet impossible de mesurer les probabilités des différents scénarios car nous sommes incapables de connaître les conséquences de cette extinction massive. La dernière extinction marquante fut celle des dinosaures. Comme l’écrit Armand Farrachi, « Tous nos biens matériels et toutes nos ressources alimentaires proviennent de l’écosystème, dont le bon fonctionnement ne peut être garanti sans le maintien de la diversité biologique des organismes qui le composent. »19 Cette crise pourtant majeure, n’a fait l’objet que d’un seul sommet international, cette année à Nagoya. L’idéologie productiviste de la capacité de trouver des solutions est aussi forte que pour les questions climatiques avec la géo-ingénierie du climat. Les progrès de l’agriculture laissent penser que cela peut continuer alors qu’aujourd’hui nous commençons à payer les conséquences de la « révolution verte » (disparition des abeilles, baisse de la productivité agricole, destruction des sols…). De plus, cette crise pose un problème d’éthique environnementale qui nous oppose encore plus à l’anthropocentrisme de notre modèle économique. Les activités économiques mettent en danger la nature. La crise de la biodiversité n’est pas un simple problème technique. Elle pose le problème philosophique de la relation des êtres humains aux autres espèces vivantes, non réductible à un problème économique d’évaluation monétaire.20 Mais au delà de la question philosophique, les géologues doivent discuter au prochain congrès de stratigraphie en août 2012 à Brisbane si nous entrons dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène. Aujourd’hui, l’être humain est devenu une une force géophysique agissant sur la planète, capable de modifier l’atmosphère, l’hydrosphère, la lithosphère et la biosphère.

Si le scénario le plus pessimiste du GIEC dont la probabilité augmente avec l’inaction politique, se réalise alors notre planète n’aura jamais été aussi chaude depuis le maximum thermique du Paléocène Éocène, il y a 56 millions d’année.21

Du fétichisme de la marchandise à l’oubli des rapports sociaux.

Les défenseurs de la croissance verte mais aussi dans une moindre mesure les théoriciens qui tiennent compte de la contrainte environnementale (y compris chez des décroissants), nient souvent les rapports sociaux existants.22 La question posée n’est pas nouvelle, c’est celle du découplage. Georges Bataille l’a clairement énoncée dans « la Part maudite » en 1949, « Si les ressources (…) sont réductibles à des quantités d’énergie, l’homme ne peut les réserver sans cesse aux fins d’une croissance qui ne peut être infinie, qui surtout ne peut être continuelle. » Nous sommes confrontés à ce que Marx appelait le fétichisme de la marchandise. Un objet n’est pas naturellement une marchandise échangeable mais il le devient parce qu’il existe des rapports sociaux de consommation et de production sous-jacents. La marchandise est un objet fétiche ayant pour fonction d’assurer la coordination de la production de toute la société, et elle le fait en voilant le caractère social de sa production … et nous pouvons rajouter son caractère énergétique. L’acte d’accumulation dans le capitalisme n’est pas une propriété inhérente à ce système mais une condition d’existence. Il est la conséquence de rapports sociaux de consommation qui poussent à la sur-consommation, une fin en soi et non la satisfaction d’un besoin, et de rapports sociaux de production qui poussent au productivisme pour maintenir des niveaux de profit élevés. Par ailleurs, la croissance n’est pas forcement dispendieuse en ressources naturelles, même si jusqu’à présent, elle l’a toujours été. La croissance est d’un point de vue économique, la hausse d’un agrégat économique, le Produit Intérieur Brut, qui est lui-même le résultat de conventions statistiques (donc sociales). Pour revenir à l’équation de Kaya, il y a une relation entre quantité d’énergie consommée et quantité de GES émis, selon le panier énergétique. Par contre, même si la relation entre PIB et GES est aujourd’hui profondément corrélée, compte tenu de nos modes de production, elle pourrait être déconnectée si une rupture sociale se réalisait. Changer de mode de production passe par une relocalisation de l’économie, la mise en place de circuits courts qui rapprochent les consommateurs des producteurs et réciproquement. Il faut comme l’a dit André Gorz, développer des secteurs autonomes d’autoproduction non marchande. Mais tout cela signifie de lier relocalisation, réduction du temps de travail, Revenu Social Garanti, monnaie locale, Économie Sociale et Solidaire…

La relocalisation ne peut être possible que si on favorise les conditions d’une réelle émancipation. Remplacer le travail hétéronome par un travail autonome nécessite de valoriser les activités utiles, les savoirs, libérer le travail choisi, et tenir compte de la dimension locale de la coopération. Cette relocalisation va de paire avec une économie de la fonctionnalité, c’est-à-dire que ce n’est pas la possession d’un bien qui importe mais son usage. Cela pousse au partage, à l’invention de nouveaux rapports sociaux coopératifs.23

Mais cette transformation nécessite une rupture paradigmatique au sens de Kuhn24 comme Keynes le fît en son temps. Il faut une nouvelle analyse économique en rupture avec le paradigme croissantiste, de nouveaux instruments de mesures et de nouvelles politiques économiques adaptées. Entre le livre « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » de Keynes, la mise en œuvre de la comptabilité nationale mesurant le PIB, les politiques dites keynésiennes, la création de la protection sociale révolutionnant les transferts monétaires, il s’est écoulé beaucoup de temps car on ne remet pas en cause un paradigme économique dominant du jour au lendemain.25 Pour reprendre le questionnement de Bataille, les ressources ne sont pas nécessairement réductibles à de l’énergie. Si elles le sont, c’est parce que nous sommes conditionnés à consommer. Déjà en 1958, Galbraith dénonçait la notion supposée de souveraineté du consommateur en lui substituant celle de filière inversée. Depuis, la consommation comme acte insatiable est devenue une norme économique et sociale imposée. A l’achat individuel d’une machine lavée, pourrait se substituer un achat collectif partagé d’un bien durable comme le prône l’économie de la fonctionnalité et l’économie circulaire. Ces économies sont minorées car elles ne sont pas valorisées. La logique marchande pousse à la marchandisation des sphères non marchandes du bénévolat, des relations gratuites de proximité… Les valeurs d’usage disparaissent au profit des valeurs d’échanges. La valorisation, au sens littéral du terme, des activités dans nos sociétés ne se fait qu’à travers leur marchandisation. Le PIB comptabilise très peu d’activités non marchandes, essentiellement celles de la sphère publique. Une autre forme de valorisation que marchande doit s’imposer.

Mais transformer le mode de production est une question essentiellement politique, de modification des rapports de force. Nous ne pouvons nous contenter du bon sens pour choisir les bonnes solutions ! La planète est aujourd’hui confrontée aux contradictions entre le temps court des marchés et le temps long de la régulation écologique, entre l’irréversibilité des processus thermodynamiques et la réversibilité des mécanismes de marché qui remettent au devant de la scène, la question de la planification. Les incitations marchandes, notamment à travers la fiscalité écologique ne suffisent pas à modifier profondément les comportements et impulser les investissements nécessaire à la transformation écologique de l’économie. Les objectifs à atteindre sont si élevés que les logiques incitatives par les prix à l’œuvre sur les marchés sont insuffisantes mais à l’inverse, une planification écologique n’aurait de sens que si elle ne se limite pas à une simple allocation optimale des ressources. Il faut qu’elle intègre une réduction programmée du volume des ressources consommées et qu’elle mette en place une économie circulaire et de la fonctionnalité où les déchets sont une ressource et une matière première, à part entière.

Pour conclure, la crise qui perdure depuis 2007 montre que les différentes qualifications données à la croissance ne suffisent pas à la résoudre. Tant que celle-ci, et notamment la croissance verte n’abordera pas les questions évoquées dans cet article, elle ne sera qu’une tartuferie, une impasse politique et théorique. Les causes sont profondes et tant que nous ne nous attaquons pas à celles-ci, nous resterons dans une voie sans-issue. En reprenant la typologie des crises de l’école de la régulation, ne sommes-nous pas confrontés à la pire des crises ? Celle du mode de production, c’est-à-dire une crise des différents rapports sociaux.26 La dernière fut le passage du féodalisme au capitalisme… La crise actuelle nous oblige à proposer des politiques économiques structurelles de rupture. Une politique qui n’aurait pas pour objectif la réduction en volume de la consommation des ressources non renouvelables, la mise en œuvre d’un modèle énergétique moins carboné et surtout économe, la protection de la biodiversité, la modification radicale de nos modes de production et de consommation, serait inefficace et la peindre en vert ne suffirait pas à la rendre performative. Ne pas le faire ne signifiera peut-être autant la fin du capitalisme mais dans ce cas, nous aurions un régime d’accumulation autoritaire, excluant une part croissante de la population mondiale.
Inventons aujourd’hui, une nouvelle société viable écologiquement et socialement.


1 Je remercie Thomas Coutrot et Jean-Philippe Touffut pour les remarques judicieuses faites sur les premières versions de ce texte.

2Les théories économiques ne visent pas seulement à expliquer le monde mais elles influencent également le comportement des agents économiques, et notamment des décideurs politiques. La dimension performative et auto-réalisatrice des théories économiques impliquent que leur diffusion peut modifier les anticipations des individus. Elles peuvent également permettre une meilleure compréhension de la réalité ce qui, inévitablement, induira de nouveaux comportements. Toutefois, la dimension performative nécessite que la théorie offre une description approximativement juste de la réalité (Callon et Muniesa, 2008).

3 L’investissement correspond à la variation du capital, des immobilisations.

4 Turner (2008).

5 Rousseau (2009).

6 Diagne et Gleizes (2008).

7 Ayres et Warr (2004).

8 Tous les GES sont transformés en équivalent CO2 en fonction de leur impact sur l’effet de serre.

9 PNUE (2008).

10 PNUE (2008)

11 http://www.ncdc.noaa.gov/sotc/?report=global&year=2010&month=6&submitted=Get+Report Statistique température mondiale, premier semestre 2010, National limatic Data Center

12 Gorz « Le travail dans la sortie du capitalisme », Ecorev’ n°28, hiver 2007-08

13 Tim Jackson pense que cela est impossible en parlant du mythe du découplage.

14 International energy agency (2010).

15 Pour aller plus loin, http://ninucleaire-nieffetdeserre.org/

16 Schneider (2003), p 45.

17 Il existe la règle d’Hotelling (1931) mais elle ne tient compte que des recettes monétaires des ressources non renouvelables sans tenir compte de leur valeur d’usage. Elle établit que le prix augmente avec la raréfaction de la ressource ! Pour un panorama complet et critique de l’économie de l’environnement, lire Godard (2010).

18 Comme en 2008, l’année 2010 connaît de nombreux records pour des ressources naturelles : record pour le cuivre à 9 986 $ le 04/02/11, 30 940 $ pour l’étain le 04/02/11, 1 424,70 $ pour l’or le 06/12/10, 519,50 € pour le colza (à cause des bio- carburants) le 20/01/11, 3 940 riggints pour l’huile de palme le 04/02/11, 177,67 $ pour le coton le 03/02/11 (record sur 140 ans)…

19 Farrachi (2010).

20 Maris (2010).

21 Lorius et Charpentier (2010).

22 Dieuaide et Gleizes (2007).

23 Pour aller plus loin, voir Gleizes (2009).

24 L’adoption d’un nouveau paradigme correspond à une nouvelle manière d’aborder la science, faisant émerger par la même de nouveaux questionnements et de nouveaux instruments (Kuhn, 1962).

25 A ce sujet, le 8ème chapitre du livre de Tim Jackson sur la macroéconomie est décevant au regard des autres chapitres. En tentant d’amender une fonction de production Cobb-Douglas, il reste enfermé dans le cadre néo-classique alors qu’il faudrait redéfinir les grandes catégories économiques, le travail, le capital, la rente, le salaire, la valeur… Le découplage devient alors impossible.

26 Pour plus de détail, voir Gleizes et Moulier-Boutang (2009).

3 thoughts on “La croissance verte est-elle possible ?

  1. Sur quoi Rio +20 débouchera-t-il ? Sur la marchandisation de la nature ou sur une transition vers des modes de vie plus écologiques ? Jérôme Gleizes rappelle ici que l’écologie n’est pas un enjeu sans lien avec la crise financière que nous traversons.

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