La passion du libre

Février 2000

Paru dans Multitudes n°1

ENTRETIEN AVEC RICHARD STALLMAN

PAR Jérôme Gleizes et Aris Papathéodorou

Multitudes – Une des caractéristiques du logiciel libre nous semble être, non seulement de permettre à l’utilisateur d’être libre de modifier le code – de l’adapter à des besoins spécifiques, ou de l’améliorer – mais aussi d’avoir diffusé massivement un modèle de développement coopératif et communautaire du logiciel, qui se révèle aujourd’hui bien plus performant que la logique propriétaire des grandes entreprises du secteur. N’est-ce pas là, justement, une des leçons politiques majeures de la bataille du logiciel libre ?

Richard Stallman – Pour moi, le logiciel libre est avant tout une question de liberté et de communauté. Nous avons besoin du logiciel libre pour que les utilisateurs d’ordinateurs soient libres de coopérer. C’est pour cette seule raison que j’ai décidé de rejeter le logiciel non-libre. Que le logiciel libre aboutisse aussi à du logiciel efficient et puissant a été une surprise pour moi, et je m’en réjouis. Mais c’est un bonus. J’aurais choisi le logiciel libre, même s’il avait été moins efficace et moins puissant – parce que je ne brade pas ma liberté pour de simples questions de convenances.

M – Mais cette « qualité » du logiciel libre, est-ce tant que cela une surprise ou bien ne serait-elle pas, justement, le produit de la coopération ?

R.M.S. – Eric S. Raymond avance que c’est là une conséquence directe de la coopération. Peut-être a-t-il raison. Le point essentiel reste, de mon point de vue, que cette grande qualité est un « plus ». C’est un avantage secondaire. Je suis heureux que nous l’ayons, mais j’accorde bien plus de valeur aux principes de « liberté », « égalité » et « fraternité » qu’à celui de « qualité ».

M – Mais nous ne parlons pas ici uniquement de la qualité du « produit », du logiciel comme marchandise, mais de la qualité du processus coopératif de sa production…

R.M.S.– Je pense que le processus coopératif de développement est un des aspects de ce que signifie le fait d’avoir une communauté libre. Comme tel, c’est important – mais ce n’est pas non plus de la plus haute importance. Dans tous les cas il nous faut avoir la liberté, que nous profitions de celle-ci de cette façon particulière ou non.

M – Croyez-vous que ce principe de « liberté des sources » mis en avant par le logiciel libre comme idée d’un savoir partagé et disponible, puisse être étendu au-delà de l’informatique, à l’ensemble des biens culturels et intellectuels (la musique ou les recherches universitaires par exemple) ?

R.M.S. – Oui, plus ou moins – mais pas de façon simpliste. Sous certains angles, toutes les productions intellectuelles sont similaires ; sous d’autres elles diffèrent. Nous ne devons donc pas nous contenter de transposer les principes du logiciel à la musique, aux romans, aux textes scientifiques. Nous devons nous poser les questions déterminantes pour chaque type de production, et arriver à des réponses pour chacune d’entre elles.

Commençons par les similitudes. Un principe fondamental qui s’applique dans tous les cas, parce qu’il n’a rien à voir avec la façon dont un travail est réalisé, c’est le principe selon lequel vous devez toujours être libre de pouvoir aider un ami. Ainsi, la liberté minimum, la liberté que chacun doit toujours avoir pour tout travail publié, c’est la liberté de faire des copies conformes (verbatim) occasionnelles pour les distribuer à titre privé à d’autres personnes.

D’autres aspects dépendent de la façon dont un travail peut être utilisé par la société. Un logiciel est un produit fonctionnel : vous l’utilisez pour faire quelque chose. Pour des travaux fonctionnels, la liberté de publication de versions modifiées est essentielle. Les manuels ou des livres que l’on peut étudier sont aussi des travaux utilitaires, la même conclusion peut s’y appliquer. Tout comme pour des ouvrages de référence comme les dictionnaires ; les gens doivent êtres libres de les améliorer, et de faire leur propre version à leur convenance.

Pour des travaux réalisés dans le cadre des études, publier une version modifiée n’est pas une bonne chose – ce serait falsifier la mémoire de la scolarité. Il n’y a donc aucune raison de permettre les versions modifiées. Cependant, pour rendre ces travaux totalement fonctionnels, nous devons lever les obstacles à leur accessibilité. De façon à ce que chacun puisse en republier des copies conformes (verbatim).

Pour les romans, la liberté minimum semble suffire, si nous ne voyons pas un intérêt social particulier dans la publication de versions modifiées.

M – Sans être pour autant prophète, quel est selon vous l’avenir du logiciel libre ?

R.M.S. – Cela dépend des batailles qui sont menées aujourd’hui. Je crois que nous avons toujours une chance de gagner : nous pouvons aussi perdre.

M – Oui mais, justement, quels sont les défis auxquels doit faire face aujourd’hui le logiciel libre ?

R.M.S. – Avec l’arrivée de nouveau matériel, nous devons persuader les fabricants d’en livrer les spécifications techniques, ou de les laisser étudier par d’autres, pour pouvoir créer des drivers libres afin que X11 et Linux puissent faire fonctionner le nouveau matériel.

Nous avons aussi besoin d’une documentation libre pour les logiciels libres. C’est un travail colossal, d’autant plus que nombre de logiciels libres ont des manuels qui ne le sont pas. Notre communauté se montrera-t-elle à la hauteur d’un tel défi ?

Nous avons aussi besoin d’ajouter des applications libres à notre système d’exploitation libre, et pour ce faire, il nous faut traverser le terrain miné des brevets de logiciels, c’est-à-dire l’obstacle de devoir attendre pendant des années l’expiration de brevets d’invention cruciaux avant de pouvoir utiliser certains programmes libres.

Mais le défi le plus grand pour l’avenir du logiciel libre vient de la tendance des distributions de « Linux » à ajouter du logiciel non-libre au système GNU/Linux, au nom de la convenance et de la puissance. Presque toutes les sociétés qui distribuent des versions du système GNU/Linux aujourd’hui, dont Red Hat, Corel et SuSe, ajoutent du logiciel non-libre au système (au moins Red Hat propose un produit qui est en lui-même entièrement du logiciel libre – « Redhat Means Source Linux ». Les autres sociétés n’ont aucun produit de ce type).

Elles présentent ceci comme un avantage pour l’utilisateur, encourageant, de fait, le public à employer du logiciel non-libre et à préférer ainsi la convenance à la liberté. Le danger c’est que les utilisateurs accepterent généralement cette façon de voir et que la communauté risque d’oublier que la liberté est un objectif sérieux. Si cela devait arriver, d’ici cinq ans, nous aurions un système d’exploitation très populaire, composé d’une mosaïque de composants libres et non-libres. Mais il sera tout à fait impossible de faire quoi que de soit avec un système d’exploitation complètement libre, puisque rien ne pourra fonctionner sans recours au logiciel non-libre qui l’accompagne habituellement.

M – Dans ces conditions, le logiciel libre peut-il vraiment, à terme, supplanter le logiciel propriétaire ?

R.M.S. – Je suis certain que c’est possible, si nous soutenons le logiciel libre avec détermination et que des lois ne l’interdisent pas.

M – Le risque d’une « interdiction » vous semble donc réel ?

R.M.S. – Oui il y a là un réel danger. Les brevets sur les logiciels représentent cette menace – et cela pour tous les pays d’Europe si la décision est prise en juin 2000 de permettre le brevetage des logiciels au niveau de l’Union européenne. Dans le monde du commerce électronique et du web, les brevets de logiciels sont déjà en train de gouverner votre vie. Il faut aller voir sur le site Freepatent pour plus d’informations sur ce problème et s’organiser politiquement au plus vite pour bloquer ce projet. Nous devons combattre les brevets de logiciels, ou ils feront disparaître notre liberté.

M – Vous avez rencontré cet automne des sénateurs français à propos d’un projet de loi qui obligerait l’administration à utiliser des logiciels libres. Plus généralement pensez-vous qu’il y a la nécessité d’une politique publique d’aide au développement du logiciel libre (par le financement, par l’incitation, par des textes de loi, etc.) ?

R.M.S. – Ces politiques et ces lois peuvent très certainement aider, mais nous n’en avons pas besoin. Le logiciel libre peut réussir sans cela. Ce dont nous avons besoin, avant toute chose, de la part des gouvernements c’est qu’ils cessent leurs efforts actifs pour encourager le logiciel propriétaire. Par exemple, aujourd’hui, la politique européenne de subventions encourage les universités à développer du logiciel propriétaire ; s’il y avait à la place une neutralité qui permette aux étudiants et aux équipes de rendre leurs logiciels libres, cela serait un formidable pas en avant.

Et surtout, nous devons demander aux gouvernements de rejeter les lois qui interdiraient le logiciel libre – par exemple, les brevets de logiciels, les lois de copyright extrême que nous pouvons connaître désormais aux Etats-Unis. Au Canada et en Europe, les Télécom sont en train d’étudier un projet qui pourrait rendre impossible l’utilisation de connections téléphoniques DSL (Digital Subscriber Loop) à haut débit avec du logiciel libre. Ce projet imposerait à tous l’utilisation de logiciel non-libre agréé par les Télécom.

Si les gouvernements et des monopoles imposés n’écrasent pas le logiciel libre, nous aurons simplement la tâche d’écrire le logiciel. Nous savons que nous pouvons le faire.

M – En Europe, certains pensent que, puisqu’aujourd’hui nos sociétés industrielles produisent essentiellement des biens immatériels, avec en particulier des biens d’information, des biens dont le coût de la reproduction est faible (logiciels, livres, CD, etc.), il est nécessaire de verser un revenu socialisé, garanti, sans contrepartie (ce qui a pu être défini comme « revenu de citoyenneté ») à toute personne pour « rémunérer » sa participation à la vie en société et sa participation à la production sociale.

R.M.S. – Cela me semble une bonne idée. Aux Etats-Unis, quelque chose de semblable a été avancé dans les années soixante-dix sous le nom d’« impôt négatif ». Je ne vois pas le rapport direct avec la question du logiciel libre. Quoique…

Multitudes – Pensez-vous qu’un tel système puisse être une solution pour rémunérer les développeurs de logiciels libres qui participent à la production de richesses, bien que celles-ci ne soient pas validées à travers le marché ?

R.M.S. – Les gouvernements ont subventionné la recherche scientifique pendant un siècle ou plus, au même titre que la reproduction des plantes et des animaux, parce qu’elle est utile pour les fermiers. Il n’y a donc aucune raison de ne pas subventionner le développement de logiciel, qui est lui aussi d’intérêt général. Mais, cela dit, il est clair que le logiciel libre n’a pas d’une façon cruciale besoin de tels subsides. Nous pouvons faire énormément sans cela.

M – Si l’on concède une valeur d’« utilité sociale » au logiciel libre, ne pourrait-on pas rémunérer directement ces personnes par l’intermédiaire d’un mécanisme de redistribution, qui ne serait pas seulement un complément de revenu comme l’impôt négatif, mais une subvention à la personne de faire ce qu’elle désire et non une subvention au résultat de son travail, le code.

R.M.S. – Si c’est fait d’une façon qui n’interfère pas avec l’utilisation du programme, c’est peut-être globalement une bonne idée. Cependant, elle peut être très difficile à réaliser. Si l’on prend un logiciel auquel pas mal de personnes ont contribué, comment mesurez-vous sa valeur sociale ? Comment décidez-vous qui a contribué à quoi, et jusqu’où ? Je ne vois aucune façon facile d’inventer de bonnes réponses à chacune de ces questions. Mais peut-être un système basé sur les réponses brutes approximatives pourrait réussir à être avantageux de toute façon.

Cependant, plutôt que de demander aux gouvernements de créer de nouveaux financements spécifiques pour le développement du logiciel libre, demandons leur tout d’abord de modifier le système actuel des subventions de recherches pour qu’au moins il puisse s’appliquer au développement du logiciel libre. Je crois – je n’ai pas vérifié cela – que l’Europe a un programme de subvention appelé « Esprit » qui fournit des fonds aux universités, mais insiste sur des projets communs avec des entreprises. Dans le domaine du logiciel, cela tend à encourager les universités à développer du logiciel non-libre. Et, puisque des universités françaises sont financées par l’Etat, les étudiants ne pourraient-ils pas au moins pouvoir sortir leurs programmes de façon libre ? En 1999, une université de Paris a essayé d’interdire cela et a été confrontée à la résistance des étudiants.

M – Que pensez-vous de la stratégie actuelle, par rapport à GNU/Linux, d’entreprises majeures du secteur logiciel comme Sun, IBM, Oracle ou encore Netscape ?

R.M.S. – Toutes ces sociétés ont des stratégies et des comportements différents, il y a donc là quatre questions différentes. À laquelle dois-je répondre ?

M – En fait, vous semblez donc penser qu’il n’y a pas de « stratégie commune » aux grandes entreprises du secteur logiciel par rapport à GNU/Linux…

R.M.S. – Bien sûr. Ce sont des sociétés différentes et elles se comportent différemment. Pourquoi vous attendriez-vous à ce qu’ils aient une stratégie commune ?

M – Le concept un peu flou de l’Open Source développé par des gens comme Eric S. Raymond, et qui connaît aujourd’hui un certains succès, n’offre-t-il pas à certaines entreprises du secteur informatique la possibilité de réintroduire une « logique propriétaire » dans l’univers du logiciel libre ?

R.M.S. – C’est un risque important. Le GNU n’est pas la seule motivation pour avoir l’envie et le plaisir de développer du logiciel libre ; beaucoup de bon travail a été fait au nom de « Linux » aussi. Mais dans la mesure où le nom de « Linux » devient de plus en plus associé au business, et que les enthousiastes deviennent une petite minorité, il devient plus difficile de relier cette appellation à un esprit communautaire.

Le fait que presque toutes les sociétés qui distribuent des versions du système GNU/Linux aujourd’hui ajoutent du logiciel non-libre au système augmente « la popularité de Linux », mais signifie aussi qu’un nombre croissant de gens emploient le système GNU/Linux en même temps que du logiciel non-libre. Cela met en avant – implicitement – l’idée que le logiciel non-libre est légitime et acceptable comme une partie du système. L’objectif d’une utilisation des ordinateurs dans la liberté pourrait ainsi être complètement oublié.

Le concept d’« Open Source » renvoie à cela indirectement, parce que le mouvement Open Source évite de parler de la liberté comme d’une valeur. Ils mettent en avant uniquement la dimension de l’intérêt pratique comme justification pour utiliser du logiciel libre – par exemple, que c’est puissant et fiable. Ils n’arment pas le public avec des raisons plus profondes de rejeter le logiciel non-libre, même s’il devait s’avérer plus puissant, plus fiable, ou plus commode. Le mouvement du logiciel libre le fait.

Le mouvement Open Source fait aussi des choses positives, comme quand il convainc plus de gens d’essayer du logiciel libre. Mais, en soi, ce n’est pas suffisant : nous devons aller plus loin en apprenant aux nouveaux utilisateurs qui apprécient le logiciel à prendre en compte aussi la liberté. C’est pourquoi nous avons besoin du mouvement du logiciel libre.

PS :

Copyright © 2000 Richard Stallman. Les copies conformes et versions intégrales de cet article sont autorisées sur tout support pour peu que cette notice soit préservée. Traduction de l’américain par Aris Papathéodorou et Richard Stallman. Article publié en français dans Multitudes, numéro 1, Éditions Exils, Paris, Février 2000.

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