La crise financière n’aura pas lieu mais…

Paru dans Le Bruit des arbres n°1

La presse, les experts nous annoncent l’imminence d’une crise financière mais elle tarde. Ce n’est pas une surprise, une énième conséquence du fétichisme de la monnaie, l’attribution de propriétés magiques à la monnaie cachant la réalité des rapports sociaux sous-jacents. La crise de 1929 ne se répète pas. Comment une crise boursière peut-elle provoquer une crise économique, un effondrement du système bancaire et par ricochet la crise économique mondiale ?

La crise des subprimes de 2008, la plus importante depuis 1945 a été résorbée en quelques années. 2009 a été la première fois que la production de richesse mondiale a diminué et le que commerce international s’est effondré mais une allumette n’allume un incendie que lorsque les braises sont chaudes. Les subprimes ne furent que le révélateur d’une crise sous-jacente. Aujourd’hui, il existe d’autres segments financiers où les dettes s’accumulent et le risque de défaut de paiement est inévitable mais pour qu’il y ait une crise, il faut d’autres conditions. La monnaie, la dette sont des constructions sociales. Elles sont la résultante de conventions sociales, d’accords établis entre personnes pour considérer que telle marchandise peut être considérée comme objet de paiement, que telle dette est associée à telle créance.

Mais nos sociétés modernes capitalistes sont fondées sur la croissance et la dette qui sont intrinsèquement liées. Toute croissance nécessite un accroissement de la monnaie à court terme si on considère que nos habitudes de paiement sont stables, et il faut également une hausse de la dette privée ou publique. Avec un petit bémol, il ne faut pas confondre la monnaie qui circule entre les agents économiques, la « masse monétaire », et celle qui circule entre les banques, la « monnaie centrale » ou base monétaire. Cette dernière a tendance à être inflationniste, surtout depuis la crise de 2008, avec une hausse des actifs financiers indépendamment de toute réalité économique. Les banques privées ont été sauvées de la faillite des investissements productifs.

La crise sous-jacente n’est pas financière ! Avec Yann Moulier-Boutang, nous la qualifions de première crise socio-écologique du capitalisme dans le n°32 d’EcoRev’. Cette crise s’aggrave dans toutes ses dimensions : amplification des dérèglements climatiques, effondrement de la biodiversité, épidémie de cancers… Le régime fordien de croissance d’après-guerre est en crise depuis la fin des années 60 et la croissance n’a pu se poursuivre que par un changement de moteur de la croissance, reposant désormais sur un endettement croissant des ménages et des États. Ce nouveau régime social-libéral est profondément inégalitaire et instable. Il crée une économie financiarisée de contrôle social. La dérégulation néolibérale a été organisée, planifiée, imposée à des opinions publiques souvent rétives, en particulier dans les couches populaires qui en voyaient la signification en termes de privatisation des services publics, de transformation de droits publics à la protection sociale, en dettes privées. La transformation généralisée de droits sociaux en dette a ainsi nourri continuellement l’expansion de la finance de marché qui s’est trouvée investie progressivement de nombre de fonctions assurées auparavant par la détention de droits sociaux organisés et garantis par l’État. Les subprimes, des crédits hypothécaires à taux variables élevés mais croissants, apparaissaient comme une martingale magique pour les banques. Soit les créanciers arrivaient à rembourser une somme colossale d’intérêts pour acquérir leur maison, soit ils ne réussissaient pas et la banque reprenait la maison pour la revendre. Mais les faillites des ménages américains furent tellement nombreuses que les banques furent à leur tour victimes de faillites jusqu’à la seconde banque d’affaire des États-Unis, Lehman Brothers. Mais pourquoi la crise de 1929 ne se reproduit-elle pas ? Parce que les États préfèrent sauver leurs banques grâce à leur bras armé, les banques centrales. Jamais autant de monnaie n’a été créée pour sauver les banques, jamais autant de dettes privées, celles des banques, n’ont été rachetées par les États, entraînant une hausse de 20 % de la dette publique européenne. Toute crise financière est aujourd’hui sous contrôle des grands États et des grandes fortunes capitalistes qui profitent de cette rente, même si les dégâts collatéraux sont terribles : beaucoup de licenciements, de création de salariés pauvres et la mise en faillite de petits États comme la Grèce ou sous pression comme l’Espagne.

Mais la crise mère n’est pas la crise financière. La monnaie cache des rapports sociaux où une minorité subsume une majorité de particuliers avec des crédits et surtout elle cache l’incompatibilité du modèle économique actuel productiviste avec la pérennité des écosystèmes. La prochaine grande crise ne sera pas financière mais sera écologique quand les lois de la thermodynamique, de la biologie des systèmes prendront le dessus sur des conventions sociales.

Et comme le dit si bien André Gorz pour terminer : « La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. » [1]


Notes

[1] André Gorz, Le travail dans la sortie du capitalisme (alias « La sortie du capitalisme a déjà commencé », EcoRev’ n°28, novembre 2007

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