Retraite et décroissance

Paru dans Le Bruit des arbres n°3

Le sujet des retraites est souvent abordé comme une question économique et non sociale. Peut-on financer les retraites ? Qui va financer les retraites ? Il existe alors un angle mort dans toutes les analyses sur la retraite, la nécessité d’une croissance, y compris dans le projet macronien qui invente un seuil de 14 % du PIB pour définir le montant des retraites versées.

Nous sommes loin du projet d’Ambroise Croizat, père de la sécurité sociale, qui écrivait : « La retraite ne doit plus être l’antichambre de la mort mais une nouvelle étape de la vie. »

C’est quoi la retraite ?

La retraite, c’est le principe qu’après la période d’activité, toute personne a le droit de percevoir une pension, ce qui techniquement correspond à une redistribution de la richesse produite. Quel que soit le mode de financement, répartition ou capitalisation, c’est toujours un transfert de la richesse produite (le PIB) des actifs vers les inactifs, seule la nature change : dans le cas de la répartition, cela passe par une part des salaires à travers les cotisations sociales (système dit « bismarckien ») alors que dans le cas de la capitalisation, c’est une part des revenus financiers prélevée sur la richesse produite. Cette logique assurantielle, où les prestations sont versées aux personnes qui se sont assurées contre tel risque, celui du passage de l’activité à l’inactivité, peut être remplacée ou complétée par un système dit « beveridgien », où prévaut une logique assistancielle dans laquelle les prestations sont versées aux individus qui en ont besoin, et dont le financement se fait à travers l’impôt.

La situation française

La France a bâti un système hybride inspiré de deux systèmes, solidaire et redistributif, alliant protection universelle et gestion autonome par les partenaires sociaux (démocratie sociale). La réforme actuelle de Macron instaurant un système par points est une révolution régressive qui détruit la démocratie sociale au profit d’un système bureaucratique, automatisé, qui efface les différences d’espérance de vie, de parcours d’activités, pour privilégier une fois de plus les plus riches, comme avec la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) et l’instauration d’une « flat tax » (prélèvement forfaitaire unique) sur le capital. Car la réforme des retraites prévoit d’abaisser également le seuil des revenus au-delà duquel la cotisation au régime de retraites, qui devient alors minime (passant de 28,12 % à 2,81 %.), n’ouvre plus accès à des droits, ce qui entraine la sortie des salaires supérieurs à 10 000 euros mensuels du système par répartition favorisant les épargnes privées comme celles vendues par Black Rock.

Une croissance nécessaire ?

La seule manière d’amortir cette réforme est d’avoir un taux de croissance élevé qui permettrait dans une logique de ruissellement, chère au gouvernement Macron, d’amortir le choc, tout en accentuant les inégalités de revenu. Mais au-delà de ce gouvernement, de nombreuses forces politiques, notamment de gauche, défendent la croissance pour amortir le vieillissement de la population et l’arrivée des classes du Baby-boom à la retraite. Le nombre des actifs va diminuer, donc la part prélevée sur les actifs pour financer les retraites va augmenter en pourcentage, ou bien le taux de remplacement (pourcentage du salaire préservé à la retraite) va s’effondrer. La croissance permet d’augmenter la part du gâteau à partager. Pour résoudre ce problème du niveau de vie des retraités, il y a une autre solution que la croissance, l’augmentation de la productivité, la quantité de richesse produite par les salariés. Cette hausse de la productivité permet plusieurs choses, soit augmenter les salaires, soit les profits des entreprises, ou encore réduire le temps de travail (hebdomadaire, annuel avec une hausse des congés payés, sur le temps de la vie avec une réduction du temps d’activité ou un départ à la retraite plus tôt). C’est ainsi que le droit du travail a évolué : le passage au 35 h, le nombre de semaines de congés, la retraite à 60 ans. Depuis les années 70, les avancées sociales se réduisent progressivement et les inégalités de revenus s’accroissent. Le droit à la retraite est le dernier des acquis sociaux contesté avec des arguments économiques et financiers. Mais jamais n’est posée la question de l’utilité sociale de la retraite ou si retarder l’âge de la retraite permet d’augmenter la richesse produite ? Pour la deuxième question, la réponse est hypocrite, préfère-t-on mettre une personne à la retraite ou au chômage ? Dans les deux cas, il n’y a pas création de richesse mais transferts sociaux entre actifs et inactifs.

Retraite et décroissance

Par rapport au projet écologiste qui prône une rupture avec le modèle productiviste actuel, la croissance n’est pas une solution pour résoudre la problématique des retraites. Il met au cœur la réponse à la première question, quelle utilité sociale pour la retraite ?

Pour résoudre la crise écologique, nous devons transformer notre modèle économique, découpler croissance et émission de gaz à effet de serre, tout en maintenant la solidarité intergénérationnelle, privilégier la vie sur la mort. Ce n’est pas d’un âge pivot dont nous avons besoin mais d’un départ à la retraite qui tienne compte de l’espérance de vie en bonne santé ; ce n’est pas d’une hausse de la croissance dont nous avons besoin mais d’une réduction des inégalités de revenu.

Cela nécessite une baisse de la richesse aujourd’hui contenue dans le PIB. Mais il ne faut jamais oublier que le PIB est une convention statistique. Ainsi, une partie de celui-ci est non-marchand. Il inclut les services non marchands produits par l’État et les collectivités territoriales ainsi que par les Institutions Sans But Lucratif au Service des Ménages (ISBLSM), soit les associations loi 1901, les syndicats, les fondations… Les activités des retraité.es ne sont peut être pas des activités salariées mais peuvent contribuer à créer de la richesse. Le marché n’est pas la seule manière de valoriser des activités. Il est possible également de solvabiliser des activités non marchandes si nous jugeons de leur utilité sociale.

Un autre monde est possible avec la réduction du temps de travail salarié, hétéronome comme l’aurait dit André Gorz, dans toutes ses composantes, la durée hebdomadaire et mensuelle du travail, le nombre de jours de congés et de RTT, et bien sûr, l’âge de départ à la retraite ou la durée de cotisation. Une meilleure répartition des richesses permettrait de réduire les inégalités entre classes sociales comme entre les femmes et les hommes.

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